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Valeurs Actuelles:"Pourquoi les universités bougent?"



Autonomie des universités, évaluation des enseignants-chercheurs, politique d’investissements choisis : les vraies raisons des manifestations.

De l’argent pour étudier, pas pour les banquiers ! « On veut un Capes pour ne pas finir CRS. » Ce sont quelques-uns des slogans que scandaient, le 5 février, les étudiants venus prêter main-forte aux enseignants-chercheurs en grève depuis une dizaine de jours. Près de 50 000 manifestants selon les syndicats, 36 000 selon la police, ont défilé ce jour-là dans plusieurs villes de France : une mise en jambe avant la “journée nationale” de mardi dernier, dont le gouvernement redoutait l’ampleur.


De quoi s’agit-il cette fois ? Les motifs avancés par ce front du refus sont très divers : aux traditionnelles revendications d’amélioration de la vie étudiante, s’ajoutent le rejet de la “mastérisation” de la formation des maîtres (il faudra bientôt un master pour devenir enseignant, soit cinq ans de formation) et, surtout, le refus du décret modifiant le statut des 57 000 enseignants- chercheurs (professeurs et maîtres de conférences) que compte la France.

Les opposants dénoncent l’omnipotence des présidents d’université, auxquels ce décret accorde un peu plus de pouvoirs dans la gestion de leur carrière, et redoutent une augmentation de leurs heures d’enseignement. Les représentants des disciplines (droit, économie, etc.) mettent en avant leur indépendance pour contester la loi sur l’autonomie des universités. Beaucoup accusent une nouvelle fois le gouvernement de vouloir “casser le service public de l’Éducation nationale et de l’enseignement supérieur”. C’est l’argument traditionnel de la gauche universitaire – qui a reçu le soutien de Martine Aubry – pour déstabiliser un gouvernement dont elle rejette la réforme, si modeste soit-elle.

Pris en application de la loi du 10 août 2007 sur les libertés et les responsabilités des universités (loi LRU), le projet de décret modifie le précédent statut des enseignants-chercheurs, qui datait de 1984 et que la plupart des présidents d’université jugent désuet – y compris ceux qui demandent aujourd’hui son retrait, comme le président de Paris-V, Axel Kahn (lire page 28).

Ce texte prévoit que les enseignants soient désormais évalués tous les quatre ans sur l’ensemble de leurs activités : leurs travaux de recherche, l’enseignement qu’ils dispensent aux étudiants et leur implication dans la gestion des établissements dont ils dépendent – ce qui est nouveau.

Cette évaluation doit se faire au niveau national pour les activités de recherche : c’est le Conseil national des universités (CNU), composé d’enseignants élus sur listes syndicales et de représentants des disciplines, qui s’en chargera. En revanche, l’évaluation des activités pédagogiques se fera – dans un premier temps – au niveau local.Et c’est sur la base de ces évaluations que les présidents d’université pourront aménager le temps de travail et décider de la promotion des enseignantschercheurs.

Ceux-ci doivent 128 heures de cours magistral, ou 192 heures de travaux dirigés, sur leur temps de service annuel (1 607 heures par an). Ils redoutent que les présidents d’université n’en profitent pour leur demander d’enseigner plus, surtout quand leur discipline n’exige pas un travail de recherche inlassable.

À cette critique s’ajoute celle qu’ils adressent aux présidents d’université, soupçonnés de décisions “arbitraires”. Accusation d’autant plus surprenante que ces présidents sont les élus d’un conseil d’administration dont les membres sont eux-mêmes élus, pour partie, par les enseignants-chercheurs ! D’où l’agacement de Simone Bonnafous, vice-présidente de la Conférence des présidents d’université, qui défend la réforme : « Par moments, on est dans le fantasme, estime-t-elle dans le Monde du 5 février. Dans une université, ce n’est pas le président qui décide seul de choses aussi importantes que les services ou les promotions, ce sont les conseils.» Mais « avouons-le, ajoute Chantal Delsol dans le Figaro, il est plus commode pour un salarié de travailler sous le regard éteint d’une instance invisible [le CNU] plutôt que sous le regard de personnes vivantes qui, en l’occurrence, constatent le travail accompli ».

Nicolas Sarkozy l’a répété la semaine dernière dans son intervention télévisée : les modalités peuvent être discutées (une médiatrice a d’ailleurs été nommée lundi pour prolonger la concertation pendant deux mois) mais l’évaluation des enseignants-chercheurs est, par principe, « incontournable ». C’est l’une des clés de la réforme de l’enseignement supérieur. L’autonomie des universités n’aurait aucun sens si leurs présidents n’avaient pas le droit de distinguer et de promouvoir les meilleurs enseignants- chercheurs. « Il s’agit de donner aux universités autonomes les moyens d’organiser au mieux leur politique de formation et leur politique scientifique. […] Il n’y a pas un seul exemple à travers le monde de grande université qui ne soit pas autonome. »

Le gouvernement n’a d’ailleurs pas ménagé ses efforts en faveur de l’enseignement supérieur : « La dépense par an et par étudiant a augmenté de 1 000 euros depuis 2007 et elle augmentera encore de 37 % sur la période 2009-2011, nous plaçant enfin en 2012 au-delà de la moyenne des pays de l’OCDE », a souligné le chef de l’État, le 22 janvier, dans son discours sur la stratégie nationale de recherche et d’innovation. Dans les trois prochaines années, 250 millions d’euros iront à la revalorisation des carrières des personnels d’université, en plus des 800 millions d’euros dont ils bénéficieront au titre des mesures de revalorisation générale de la fonction publique. François Fillon a de surcroît annoncé, le 2 février, que 731 millions d’euros seront consacrés à l’enseignement supérieur et à la recherche dans le cadre du plan de relance de l’économie.

Enfin, selon Nicolas Sarkozy, « plusieurs centaines de millions d’euros » seront consacrées à l’opération campus lancée par Valérie Pecresse en février 2008 : le but est de rénover certains campus grâce à un investissement « massif et ciblé ». Douze projets ont été sélectionnés. «Une révolution », a souligné Nicolas Sarkozy le 22 janvier : il n’est pas facile, en France, d’« accepter l’idée qu’il y a des projets d’excellence qui doivent passer avant les autres ». Tous réclament toujours plus de crédits, « pour tout le monde, même ceux qui n’ont pas d’idée d’utilisation ».

N’est-ce pas, d’ailleurs, l’un des motifs non avoués de la contestation actuelle ? Autonomie des universités, évaluation régulière des enseignants-chercheurs, sélection de projets d’investissement : autant d’indices d’un refus, par le gouvernement, de l’égalitarisme dogmatique qui prévalait jusqu’alors dans l’éducation. Une révolution, oui, que n’est pas près d’admettre le monde universitaire.









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